People : Laetitia Guenaou

« Bête de scène »

À 42 ans, elle a oeuvré pour les grands films d’époque, connaît les podiums de mode, fait partie de l’équipe de la Haute Coiffure Française, voyage aux quatre coins de la planète comme ambassadrice de l’Oréal professionnel France. Pour cette citoyenne du monde, la coiffure est un art éphémère, exigeant un talent et une patience considérables. Ses chignons et ses constructions éthérées séduisent tous les pros.

Laetitia Guenaou
L'art du chignon au superlatif,
mis en œuvre par Lætitia Guenaou

Elle est menue, la peau matte et le cheveu en bataille, l’allure méridionale avec ce chic naturel, la gouaille évidente. Petite, elle impose d’office sa personnalité forte, dans un monde où les tendances se suivent sans se ressembler. Pour Laetitia, la coiffure se veut art ; elle explore ainsi les grands univers dédiés à l’image, la beauté, l’insolite où les créateurs ont besoin de se transcender pour flirter avec la perfection. Rencontre en coulisses, avec une ambassadrice de chic et choc, au franc-parler, dont les coiffures volumineuses font chavirer bien des têtes.

Votre parcours en deux mots ?

Laetitia Guenaou
Côté pratique d’un effet filet : on bombe avec un spray doré !

Traditionnel : obtention d’un CAP, puis d’un brevet et ouverture d’un salon de coiffure. J’ai franchi toutes les étapes du coiffeur, de la petite main à celle de manager. Puis, je me suis sentie cloisonnée ; j’ai largué les amarres pour me consacrer pendant dix ans aux films d’époque. Je me suis éclatée, avec des personnalités comme Claude Chabrol, Antoine de Caunes, Peter O’Toole… J’ai tout osé, créé des perruques, joué sur la couleur. Ma réputation s’est construite autour des cheveux longs, mais j’adore la coupe très technique. Je me suis frottée au dur métier des podiums, avec des noms célèbres comme Armani, Nina Ricci, Yves Saint Laurent… L’Oréal Professionnel m’a approché, il y a quatorze ans ; je travaille pour cette maison 90 pour cent de mon temps. Parfois un film, pas plus d’un par an, car les tournages durent en moyenne quatre mois. Je sillonne le monde entier pour présenter les nouvelles collections : la Corée, le Japon, La Côte d’Ivoire, la Russie... 65 pays jusqu’à ce jour…

Laetitia Guenaou
Création totalement éthérée
sous l’oeil attentif de Luc Malengier, de
l’équipe artistique de Soraya Desloovere.

Quelles nations se montrent-elles les plus dynamiques en matière de coiffure ?

Les anciennes zones de l’Est, comme la Russie ou la Pologne. Les coiffeurs de là-bas ne vivent pas dans une société de l’acquis facile; avec peu de choses, ils apprennent à se débrouiller et deviennent très créatifs. Par certains côtés, ils ressemblent à des enfants sans cesse émerveillés, curieux, actifs, dans la recherche incessante.

Comment travaillez-vous à partir des données de couleur fournies par L’Oréal Professionnel ?

Je remonte aux sources de l’idée. Cet automne met en évidence la gourmandise, les coloris chocolat. Je suis partie à la recherche du peuple qui découvrit la fève de cacao, les Mayas, dont j’ai étudié la culture. J’ai ensuite travaillé la matière. Le chocolat prend diverses textures : une boule de glace, un moelleux, une mousse. J’ai essayé de les traduire dans une même coiffure, mêler un esprit arrondi et lisse à une structure plus frisottante, opposer un aspect mat et un côté glacé.

Etes-vous toujours d’accord avec les propositions faites ?

Je mentirais en répondant oui. Je suis moins sensible à certaines idées ; cela se ressent au niveau de mon enthousiasme et de mes créations. Cette dernière collection m’a énormément inspirée par le travail des nuances, des textures, des volumes.

Laetitia Guenaou
Jeu d’équilibre…

Que vous apporte cette collaboration avec une grande maison ?

Elle m’a permis de rêver, d’exceller et de réussir, en me fournissant des moyens exceptionnels, me donnant confiance en moi-même. Je n’aurais jamais réalisé ce même chemin seule.

Vous ne travaillez plus dans un salon : comment palpez-vous la réalité de la clientèle des consommateurs ?

J’aurais pu être larguée, vous avez raison. Les coiffeurs avec qui je suis en contact, me nourrissent sans cesse des demandes de leur clientèle. Je deviens le porteparole de certaines de leurs exigences.

Ne vous retrouvez-vous jamais devant une page blanche ?

L’imagination est un muscle que l’on fait travailler, au même titre que la mémoire. Je suis payée pour me concentrer sur la création… Sur ce, les tendances s’accélèrent, je n’ai pas toujours le temps de porter une collection, que déjà j’en aborde une autre. Parfois je suis frustrée…

Vos chignons forment votre label : toujours très théâtraux…

J’aime le baroque allié à un esprit contemporain. L’art du chignon est précieux et délicat ; deux modèles ne se ressemblent jamais. Chaque création suppose une part d’inattendu. Elle exige un sens de la construction, mais aussi de la débrouille pour trouver les éléments de soutien à cet échafaudage. Vous ne pouvez pas vous imaginer nos trouvailles !

Laetitia Guenaou
Trio de tête. Sur une même base de coiffage, trois versions différentes

Pourquoi les coiffures travaillées ne se retrouvent-elles pas plus sur les podiums de mode ?

Question de temps, mais aussi le désir des stylistes de ne pas détourner l’attention du vêtement. Nous restons des créateurs de l’ombre, comme l’étaient les réalisateurs de cinéma, il y a une décennie.

Que pensez-vous de votre formation de trois jours avec l’équipe de Soraya Desloovere pour la Haute Coiffure Française ?

Une première expérience exaltante. Les Belges sont très à l’écoute, curieux de tout, s’enthousiasment, travaillent énormément dans l’éveil des sens, la quintessence de la collection automnale. Je leur transmets quelques ficelles pour réaliser les coiffures, comme les soudures, les peintures au pistolet. Chacun des trois possède une vraie personnalité, interprète les tendances de la HCF avec leur sensibilité.

Claude Muyls,
Rédactrice en Chef

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